19 février 2020

Le cinquième discours : Le nouveau sujet des réseaux sociaux


-->
Lacan disait que les relations intersubjectives étaient organisées selon quatre discours. Ces discours sont à comprendre comme des structures, structures qui régissent notre rapport à l’autre.
De ces quatre discours, celui appelé « discours du maître » était la structure dominante, celle qui concerne notre vie politique.
De ce discours du maître, Lacan a déduit un autre (sous) discours : le discours du capitaliste qui est son avatar.
Le discours dit du capitaliste pourrait représenter la dictature des biens de consommation. Dans cette structure, l’objet (de désir, de consommation) doit être convoité. C’est la loi. Le désir insatiable pour cet objet dont la propriété garantirait la jouissance, une jouissance qui se dérobe sans cesse, ce désir garantit la jouissance du capitaliste (qu’il soit incarné ou non).
Ce discours, tout le monde en est le patient. Ne croyons pas qu’on puisse y échapper, riches ou pauvres, humbles ou puissants. C’est une structure de nos relations sociales. Cette course sans fin à l’objet de satisfaction c’est le règne du discours du capitaliste, hérité du discours du maître.
C’est ce qu’on a pu appeler la société de consommation.

Un nouveau discours est, me semble-t-il, l’avatar puissant de ce discours du capitaliste. C’est le discours des réseaux sociaux.
Je répète : il s’agit d’une structure, non d’un contenu. Ça n’est pas ce que les réseaux sociaux disent, c’est ce qui structure nos relations intersubjectives du fait des réseaux sociaux. Une structure de nos relations à l’autre, à la collectivité, de notre lien social.

De l’injonction « possède, pour jouir ! » (Discours du capitaliste), on est passé à l’étape décrite par Charles Melman dans « L’homme sans gravité » : « Je revendique le droit de posséder ». C’est l’époque du droit à l’objet. Cet objet qui garantira votre jouissance en comblant votre manque. Le manque serait le mal absolu. On ne doit manquer de rien. On a bien le droit d’avoir ce qu’on désire. Même le dimanche !
Du droit impératif de posséder résulte la revendication du « droit à tout » qui caractérise aujourd’hui notre époque : droit à la célébrité, droit à la parole publique, droit à la décision, droit à choisir son genre, droit à l’enfant. Tout est un droit. C’est la revendication d’égalité induite par la négation absolue du manque. Le manque du manque est notre horizon.

Le droit à la publicité de sa propre parole, le droit, donc, à la publication, s’inscrit dans cette universalisation du droit à avoir. « Poubellication » disait Lacan.

Ce sont les réseaux sociaux.
Enfin, dit-on, nous pouvons nous exprimer publiquement ! (Bien que cela n’ait jamais été interdit). Enfin nous pouvons nous faire reconnaître de l’autre ! Un privilège auparavant réservé à une élite.
Il y a quelques années, quand je voulais m’exprimer sur un sujet précis, j’écrivais un texte, je le travaillais et je l’envoyais à un journal qui jugeait de la pertinence de sa publication. Il m’arrivait bien souvent d’être « recalé ». Je n’y voyais pas un affront ni une censure. Juste une frustration. J’admettais alors que mon texte ne devait pas être si intéressant, si original, bref, ceux qui en recevaient beaucoup n’estimaient pas nécessaires de le rendre public. Je pouvais trouver ça juste ou injuste mais j’acceptais la règle.
Aujourd’hui je n’ai plus besoin de ce filtre, donc : plus besoin de travailler, de penser mon texte, je le publie tel quel, c’est le propre de la « poubellication » dans les réseaux sociaux. Je peux tout me permettre. Parler de quelqu’un en particulier, répondre, l’attaquer, l’insulter.
Il n’y a plus ce corps intermédiaire représenté par le journal, ce pré-regard de la société sur mon texte.
C’est la fin des privilèges. C’est la vraie démocratie !
Nous sommes les égaux des politiques, des journalistes, des écrivains, des philosophes, des « intelligents », des « puissants. 
Nous sommes les égaux de ceux qui prennent le temps de penser… sans perdre notre temps.

De ce concert d’expressions s’élève une voix, celle qui les résume, celle qui les transcende : une musique.
Cette musique ne reprendra en aucun cas les quelques messages policés, longs, et complexes. Cette musique ne reprendra en aucun cas une pensée. Cette musique reprendra ce qui s’entend, donc ce qui est crié et surtout :
Ce qui fera spectacle.
A cette condition ça sera repris dans les médias, ça touchera les politiques.
Vous voulez vous faire entendre ? Faites spectacle !
Rarement pour le bien (« me too »), souvent pour le pire (rumeurs, lynchage et provocations), cette musique est celle de l’émotion collective, manipulable, manipulée.

Cette musique publique produit des effets si puissants qu’elle transforme tout ce qui faisait les principes de la société de communication il y a quelques années. Celle de l’âge d’or d’Internet, celle où nous croyions au partage du savoir (donc du pouvoir) à l’amélioration de la démocratie et à la réduction des inégalités (devant l’information, l’éducation et la culture). C’était l’époque déjà révolue du village global.

Cette musique, effet de masse, est l’expression d’un nouveau sujet, un sujet collectif. Non pas somme mais EFFET des sujets qui la composent.
Un sujet toujours furieux, indigné, sans surmoi, à l’abris du nombre.
Le sujet issu de la meute.

Ça n’est pas la parole du peuple comme disent certains, car le peuple ne parle pas d’une seule voix. Ou plutôt si, quand il vote. Mais le peuple ne parle pas. Ce sont les individus qui parlent. Et voilà qu’il se parlent ! Ou plutôt qu’ils ont affaire à la parole de chacun. Voilà que des gens qui ne devaient jamais se parler, qui ne partagent rien, ni opinion, ni goûts, ni intérêts, voilà qu’ils peuvent se répondre directement dans l’anonymat le plus total.
Voilà enfin l’agora !
D’où la rage. Cette rage qui ne peut jamais s’exprimer pleinement dans notre société qui a exclu la violence, qui veut mettre les corps à l’abris, qui parle même de guerre propre ! Cette rage que la vie sociale proscrit. Cette rage qui est l’antisocial par excellence. Elle s’exprimait dans les stades, elle caractérise aujourd’hui la musique des réseaux sociaux.
Cette rage résulte de la confrontation sans filtre des contraires.
Cette nouvelle subjectivité, confondue avec ce qu’on a pu appeler « l’opinion publique », produit des effets sur tous les domaines de la communication sociale et politiques : les journalistes, les intellectuels, les politiques.
C’est d’elle dont la presse s’empresse de traiter, c’est à elle que les politiques et certains intellectuels s’empressent de s’adresser.
Personne ne peut plus aujourd’hui ignorer ce nouveau sujet.
C’est LE sujet d’aujourd’hui. C’est ce sujet qui impose sa loi.

Les politiques lui parlent, empruntant son langage et ses affects. Ceux qui lui parlent le mieux sont ceux qui parlent sa langue. Ce sont les populistes et c’est eux qui aujourd’hui prennent le pouvoir. Les journalistes lui empruntent ses thèmes, ses expressions, ses opinions et cela alimente les fantasmes de contre-pouvoir qu’ils pensent incarner (typique de Radio France par exemple). La presse verse dans le bashing : influence du discours des réseaux sociaux

L’information n’a plus d’importance. Elle est sommée d’alimenter le fantasme et le désir et surtout ne jamais les contredire. C’est le propre de la réalité de ne pas aller dans le sens de notre désir (contrairement aux théories du complot qui ont la particularité de toujours aller dans le sens de notre désir ou de notre crainte). Cette réalité qui se dérobe à notre désir n’est plus acceptée par le nouveau sujet.
L’information est formatée pour lui. Et donc notre rapport à la réalité en est transformé. Notre rapport à la vérité également.
Le discours des réseaux sociaux tend à changer la nature de la vérité.

Parmi les intellectuels, ceux qui s’essaient à chanter la musique des réseaux sociaux, ceux qui alimentent la théorie du complot, ceux qui assènent des idées simples sur des réalités fausses, ceux qui jouent sur la provocation permanente, sont ceux-là mêmes devant lesquels se tendent les micros. Les imposteurs et les radicaux sont à la fête.

Tous les autres sont inaudibles.
Inaudible la raison, inaudible la complexité, inaudible la mesure, inaudible la bienveillance, inaudible la délicatesse.

Ce discours est celui de l’insatisfaction permanente. C’est la dictature de l’indignation. Qu’est-ce qui nous pousse à publier si ce n’est la révolte ou l’indignation ? Et l’anonymat nous pousse à nous exprimer sans retenue. L’expression devient défoulement. Cela touche même les plus raisonnables. Des gens qu’on croyait civils se mettent à vociférer.
J’ai moi-même envie d’insulter les imbéciles qui se défoulent sur les réseaux sociaux, j’ai moi-même envie de répondre brutalement à ceux qui me tutoient ou m’insultent ou qui expriment une stupidité sans nom avec une vraie méchanceté.
Des gens que je croise dans mon métier ! J’ai moi-même envie de me jeter dans l’arène, de rendre coup pour coup.
Je suis moi-même un effet de la structure.
Alors je résiste, je m’abstiens. C’est une discipline.

Certains s’adressent à moi directement. Comment peuvent-ils se le permettre ? On n’a pas gardé les cochons ensemble comme on disait avant !
Ils se le permettent parce qu’ils sont à l’abris. A l’abris de quoi ?

De la masse. Ils s’adressent à moi à l’abris de la foule qui s’exprime. Anonymes ou non, ils avancent protégés par le nombre, un nombre qu’il est si facile de solliciter. Il suffit de sentir le vent, de sentir la tendance et de la suivre, voire de la devancer.

Ce discours qui souvent emprunte les habits de la contestation d’un système « capitaliste », « libéral », « dictatorial », la contestation de « l’élite », ce discours est le dernier avatar du discours du capitaliste.
Il est le résultat du droit à tout, lui-même issu du droit à l’objet, cœur du discours du capitaliste.

Comme le dit Charles Melman : Le nouveau sujet, effet de ce discours, demande un chef qui s'adresse aux réseaux sociaux, qui n'admet pas de tiers dans son rapport à l'autre.
Demande d’un chef qui fasse en sorte qu'à ses adeptes tout soit permis. Pas de limite à la jouissance. Droit à tout.

Le nouveau sujet aura ce leader. Non parce que la musique des réseaux sociaux serait la voix du peuple. Non pas parce qu’elle serait même la voix de la majorité. Mais parce que c’est elle qui structure la Cité.

Ce cinquième discours nous aliène. Pour notre malheur a tous si nous n’entrons pas en résistance.


21 janvier 2019

Notre Débat




J’entends, au sujet du Grand Débat, toutes les critiques, toutes les réserves, toutes les suspicions, toutes les rancœurs.
J’entends aussi ceux qui ne veulent rien d'autre que la démission d’Emmanuel Macron, ou éventuellement une dissolution, ou un référendum perdu qui aboutirait à la démission ou la dissolution.
Mais combien sont-ils ceux-là, qui ne seraient rassasiés que d'un départ du Président élu il y a dix-huit mois ? 84 000 chaque semaine ? 250 000 comme au plus fort de la mobilisation ? Et combien sont-ils ceux qui refusent cette issue quoi qu’il en coûte, parce que ce serait simplement un déni de démocratie ? J’en fais partie.
Combien sont-ils ? 8 000 000 ? (Les 24% de ceux qui ont voté pour lui au premier tour), 20 000 000 ? (Ceux qui ont voté pour lui au second tour) ? Le tout pondéré par le nombre de déçus ?
Pourquoi remettre son mandat en jeu ? Parce qu’une poignée de radicaux continuent à battre le pavé ? Ceux qui ne veulent pas en démordre, ceux qui ne « céderont pas », ceux qui veulent aller jusqu’au bout. Avec qui et pour faire quoi ? Avec Le Pen ? Pour Mélenchon ? Sont-ils d’accord ?
Ni Le Pen ni Mélenchon n’auraient un centimètre de légitimité s’ils venaient à gagner des élections précipitées par les événements actuels. Il suffirait alors de deux cents mille nouveaux révoltés et du "soutien" de 30% des sondés (c'est à dire 600 personnes) pour qu’on reparte à l’envers.
Tout ça n’a plus de sens. Violences et sondages valent référendum ?
Clémentine Autain qui parle de renverser le gouvernement tout en craignant que les forces de progrès n’en profitent pas... Aucun progrès à remettre en cause le suffrage universel.
Et non, les circonstances ne sont pas exceptionnelles. Nous ne sommes pas en dictature, n’en déplaise à ceux qui ne jurent que par les retournements sémantiques pour justifier leur propre radicalité. Appeler les démocrates des dictateurs, des opposants des terroristes, les juifs des nazis, : autant d’inversions pour commettre des crimes en bonne conscience.

Emmanuel Macron n’a pas à parler à ceux qui ne veulent même plus l’entendre respirer.
Il doit parler à tous les autres. Et leur dire : je sais d’où ça vient.  C’est sérieux. Assez sérieux pour que j’en prenne la mesure.
Et c’est ce qu’il fait.
Oui la mesure. Il faut le dire à ceux qui vont critiquer et qui critiquent déjà ses renoncements. Ce ne sont pas des reculades. C’est prendre la mesure de ce qu’il faut faire en urgence, avant de prendre le temps de penser.
Oui la mesure : le Grand débat, à l’issue duquel toutes les attentes sont justifiées, toutes les craintes et tous les espoirs. C’est à la mesure. Mais pas à la mesure de ceux qui sont encore dans la rue à crier sa démission ou à hurler leur haine des journalistes.
Ce n’est pas à eux que l’on doit s’adresser maintenant. Ils ne seront pas satisfaits. Ils continueront à manifester, violemment probablement, après le Débat, car Macron n’aura pas démissionné.
C’est à tous les autres. Ceux qui ont voté pour lui, ceux qui n’ont pas voté pour lui. A tous ceux qui pensent qu’il faut agir car le mouvement des Gilets Jaunes est l'expression d’un vrai malaise du siècle. Quelque chose qui a à voir avec la révolution numérique, la mondialisation, le libéralisme et la chute du communisme. Quelque chose qui a à voir avec cette nouvelle idéologie religieuse qui nous a frappé. Quelque chose qui a à voir avec la fin des petits commerces, du dimanche chômé, de la fin du sacré et le droit à tout.
Il faut être à la mesure de ça. Ça ne souffre aucun calcul politicien.

C’est quoi ce grand débat ? C’est faire parler tout le monde. C’est noyer les premières revendications, justes ou non, pertinentes ou non, dans une intelligence collective possible.
Et si ça n’est plus possible, alors tant pis.

Je comprends ceux qui ont peur de se découvrir minoritaires. Je comprends ceux qui ont peur de se faire voler l’insurrection. Je comprends aussi ceux qui ne disent rien, pas leur style, pas leur crédo, et qui voulaient juste voter aux dates prévues.
Le grand débat c’est ça : il ne s’agit plus de choisir dans une liste de personnes ou de programmes aussi diversifiée soit-elle. Il s’agir de dire quelque chose. Il s’agit, oui, de noyer ce RIC auquel je ne crois pas dans un éventuel RIC local, qui sait ? Il s’agit de noyer ce retour de l’ISF auquel je ne crois pas dans une fiscalité plus juste, qui sait ? Il s’agit de noyer cette demande contradictoire de moins d’impôt et plus de services publics dans une demande de hiérarchiser voire de choisir les dépenses, qui sait ? Il s’agit de reparler du chômage, qui sait ? Ou le contraire de tout ça, qui sait ?
Et Macron s’en sortirait ? Et alors ? Il aura pris la mesure du problème.
Non le problème n’est peut-être pas le libéralisme, ou pas celui-là, mais peut-être quand même. Et si c’est le problème, il faudra le dire lors des prochaines élections.
Non Macron ne va pas renoncer à ce qui l’a fait élire. Mais ce qui l’a fait élire doit pouvoir s’adapter à un malaise profond qui vient d’être exprimé avec fureur. Ce qui l’a fait élire doit pouvoir s’amender, et même se retourner pourquoi pas ? Car au fond, de quoi s’agit-il ? De faire avancer le pays, de le protéger, de le gouverner, pas de lui appliquer une quelconque idéologie aveugle et sourde. Je rappelle quand même qu’au début il y avait le chômage.
Il n’y a pas de chômage aux Etats-Unis. Mais il y a des travailleurs pauvres. Et avec Trump, ça ne va certainement pas s’arrêter. Il faut débattre de ça aussi. Faire payer les riches ? Lesquels ? Comment ? Combien de temps ? Pourquoi ne pas les virer directement. Ou les emprisonner ? Comment faire ? Est-ce ça la justice fiscale ? Qui sait ? 

Macron fait une pause dans les réformes. Pour écouter.
Il doit se taire maintenant et écouter.
Le Grand Débat sert à ça.
Oui il y a un risque que le Débat se passe mal. Il faut le lui dire. Ne pas attendre de lui que le Débat se passe bien. Il nous donne les outils il faut les prendre. Parler de ce qu'on veut. Nous ne sommes pas à l'école. Les thèmes ne nous sont pas imposés, ils nous sont suggérés. 
La révolution n’aura lieu que dans les urnes. Comme aux USA, comme au Brésil, comme au Royaume Uni. Pour le pire à mon sens. Mais si elle doit avoir lieu elle aura lieu.

Le Grande Débat ne satisfera aucun radical, aucun complotiste, aucun mauvais perdant de la dernière élection, aucun populiste qui croit son heure venue.
Mais il peut satisfaire tous les autres. Parce qu'il dégagera les voies d'un consensus et pourra aussi satisfaire leur sincérité et leur bonne volonté. Sincérité devant la complexité du monde, devant les injustices qui en découlent. Il pourra satisfaire leur refus du fantasme et de la haine et leur esprit républicain, par-delà leurs opinions politiques.
Nous devons participer à ce débat, nous devons refuser de nous le faire voler ou détruire. Nous devons saisir cette occasion pour qu’on ne parle pas à notre place. Ni les professionnels de la politique, ni les cyniques, ni les énervés, ni ceux qui refusent de débattre c'est à dire de faire partie d’un peuple qui se prend en main. Pas une foule, un peuple.




09 janvier 2019

Pourquoi je suis favorable au Grand Débat


-->
Je suis comme les Gilets Jaunes, je veux que les gens (pas tous) aient plus d’argent et paient moins d’impôts. Comme eux je veux que les services publics fonctionnent et qu’il n’y ait pas de désert social.
Je ne suis pas d’accord avec les Gilets Jaunes sur le RIC. Je ne crois pas à la démocratie directe au niveau national. En revanche je peux y croire au niveau local.
Je ne suis pas d’accord avec eux sur la limitation de vitesse mais j’imagine que cette limitation ne poserait pas de soucis dans d’autres circonstances.
Les sujets sur lesquels je suis d’accord avec les Gilets Jaunes paraissent être des évidences mais ça n’est pas le cas. Plus d’argent et moins de taxes pour ceux qui ne gagnent pas assez peut sembler trivial. En revanche, défense du service public, défense du commerce de proximité et au bout du compte limitation du libéralisme qui tend à éloigner l’homme de ce qui est à sa mesure, ça n’est pas si trivial que ça. Cela nécessite d’imaginer des solutions nouvelles.

Je ne suis pas d’accord avec certains Gilets Jaunes ou ceux qui les soutiennent sur l’idée de sortir la France de l’Europe ou de l’exclure de la mondialisation. Il peut y avoir contradiction entre rester ouvert au monde et empêcher le libéralisme de nous déshumaniser, de nous fragiliser mais c’est justement là qu’il faut inventer et je crois beaucoup au « localisme », c’est-à-dire à l’idée de laisser les espaces se protéger à des niveaux moins grands que celui de la nation.
En gros, je serais enclin à chercher des solutions qui permettraient toute sorte d’expérience au niveau local, protégées par un système par défaut au niveau national. Je suis favorable à une très grande décentralisation.
Ça peut paraître abstrait mais je pense que c’est une piste pour renouveler les solutions de gauche. Je ne crois à aucune solution nationale qui refuse la mondialisation. Nationale de gauche ou de droite, un repli sur soi, c’est la solution populiste. Je n’y crois pas. On verra ou mènent le Brexit s’il est mis en œuvre ou l’expérience italienne mais je pense qu’ils ne mèneront nulle part et qu’on a là affaire à des escroquerie politiques.

Alors à quoi et comment peut servir ce Grand débat ?
Il ne s’agit pas, à mon sens, d’écouter les revendication – déjà posées – des Gilets Jaunes pour y répondre de manière positive sous peine de se retrouver de nouveau sous l’emprise de leur colère. J’estime que le gouvernement y a déjà répondu, même tard, et qu’au bout du compte il a déjà fait du chemin.
Mais pour aller plus loin il faut entendre ce que tout le monde a à dire, pas seulement les Gilets Jaunes.
Le mouvement de GJ a pesé sur le pouvoir essentiellement parce que les sondages disaient qu’il était soutenu par une grande majorité de français.
Cette grande majorité n’est pas descendue dans la rue comme elle a pu le faire en d’autres temps et sur d’autres thèmes. On parle ici de sondages.
Ça n’est pas la violence qui a pesé, non. Ce sont les sondages et la persistance du soutien malgré les violences. 
Emmanuel Macron en a donc déduit qu’il y avait derrière ce mouvement quelque chose qu’il fallait entendre.
Il s’agit maintenant de donner la parole à ceux qui, dans les sondages, soutenaient les Gilets Jaunes et aussi à ceux qui ne les soutiennent pas.
Il y a deux risques dans cette démarche d’écoute : que la parole soit accaparée par ceux qui ont l’habitude de réfléchir sur les questions posées et qui n’apportent de réponses que théoriques.
L’autre risque est que le débat soit squatté par des professionnels de l’agitation, de la provocation, des trolls de tout acabit.
Mais le gouvernement mise sur une certaine intelligence collective. Ça veut dire quoi ? que tout le monde se mette à raisonner et non pas à vociférer. Que les uns et les autres pensent un peu aux uns aux autres.

Il ne peut s’agir ici de remettre en cause le résultat de l’élection présidentielle. On conteste par endroit la victoire de Macron sous prétexte que son adversaire a été plus rejetée que son programme plébiscité. Il n’empêche que c’est bien son programme qui a obtenu une majorité au premier tour. On peut dire que tous les autres programmes ont été plus rejetés que le sien.
Je pense que si on n’est pas content de la politique du Président, les institutions nous permettent d’en changer dans cinq ans. Si une majorité de députés estiment que le président les a trahi ou déçu, ils peuvent imposer un changement de politique en votant la censure et le Président peut proposer de changer de majorité.
Une démission du président sous la pression des événements ou des démagogues c’est simplement la fin de la démocratie. Car derrière cette démission, aucun pouvoir ne sera plus légitime. Nous serons tous conduits à contester toute élection. Le prochain président ne pourra rien faire. Quand on pense qu’aujourd’hui cinquante-cinq mille personnes dont de nombreux casseurs, peuvent mettre une grande pression sur le pouvoir, et même si on pense aux trois cent mille personnes qui manifestaient au départ, qu’est-ce que ça pèse au regard des millions de personnes qui votent ?

S’il s’agit de remettre en cause le programme qu’a proposé Emmanuel Macron un an et demi après son élection, nous courrons le risque que plus rien ne soit possible en France.
Ça peut sembler paradoxal, mais je dirais presque que c’est pour préserver la légitimité des solutions alternatives de demain qu’il faut aujourd’hui respecter la politique du président légitimement élu.

De quoi peut-il s’agir alors ?
Je pense qu’il serait légitime de demander à Macron d’amender son projet afin qu’il tienne compte d’une réalité qui était là avant son élection et qui devient plus prégnante aujourd’hui. C’est ça le mouvement des Gilets Jaunes : une exaspération qui ne peut plus se contenir. Une exaspération qui s’inscrit dans un symptôme mondial. Si on en croit les sondages (il faudra se rappeler du poids qu’ils ont eu dans cette affaire), cette exaspération serait un peu, beaucoup (pas passionnément sinon tout le monde serait dans la rue) partagée.
A quel point ? Ça sera le premier enseignement à attendre de ce grand débat.

Les Gilets Jaunes ne peuvent pas dire : nous sommes la majorité. Non ils ne le sont pas. Ils ne peuvent pas dire : nous sommes le peuple français. Non ils ne le sont pas. La majorité, elle, elle vote, et le peuple français a élu Emmanuel Macron.
Mais surtout, les problèmes et l’exaspération étant exprimés, quelles sont les solutions ?
Ces solutions ne peuvent pas être non plus celles que proposent les ou des ou un ou deux Gilets Jaunes.
On baisse les impôts ? On améliore les services publics ? Comment on fait ça ? On fait payer les riches ?  A quel point ? Est-ce la solution ? Quelles conséquences ? Plus ? Mieux ? A quoi on renonce ? Qu'est-ce qu'on privilégie ?
Donc, que faire ? Qu’est-ce qu’il est possible de faire ?
Y a-t-il d’autres types de solutions ? Qui tiennent compte aussi de l’urgence écologique ?
Deuxième enseignement à attendre de ce débat : les propositions, les solutions imaginées, demandées.

D’abord le constat ensuite les solutions qui feraient une sorte d’unanimité : les gens sont-ils tous d’accord sur le constat et à quel point ? Sont-ils d’accord sur les solutions et à quel point ?
L’idée ici est de donner aux Français la possibilité de dire ce qu’ils pensent sur les différents sujets qui les intéressent. Au lieu de choisir parmi les solutions proposées par des candidats, et donc de devoir choisir le moindre mal, ils vont pouvoir faire leur constat et proposer des ébauches de solution.
C’est une démarche de construction après le mouvement d’exaspération.
C’est aussi une démarche qui va contre ce que le monde nous impose aujourd’hui : simplicité, rapidité, pas de pensée, pas de raisonnement, juste des émotions, des affects. Pas dialogue, juste des insultes. 
Cette démarche est en quelque sorte une démarche de résistance contre un monde de déraison.

Comment le Gouvernement peut-il prendre tout ça en compte ?
J’attends de lui une écoute flottante. Comme celle des psychanalystes. Ne rien prendre au pied de la lettre mais laisser les meilleures idées, les meilleures solutions, et aussi bien entendu les constats les plus aigus émerger.
Quand on fait un film on ne sait jamais vraiment ce qu’on a fait, si c’est bon ou mauvais et de quoi ça parle exactement.
On attend qu’on nous le dise. Mais personne ne peut vraiment nous le dire, chacun parle plus de soi que du film. Le succès ou l’échec commercial ne disent rien car, on le sait, de bons films ne marchent pas et de mauvais films sont des grands succès. Les critiques ne nous disent rien car ils sont payés pour dire des choses, ne sont en général pas sincères, ils se mettent en valeur à travers le film mais ne parlent pas du film. Les amis ne disent pas grand-chose non plus. Ils n’osent pas dire la vérité, ou parfois osent trop et trop brutalement. Ils parlent d’eux. Bref : comment savoir ?
Écoute flottante. A la fin, des thèmes émergent. A travers l’agrégation des opinions quelque chose, une petite musique se fait entendre : trop ennuyeux, trop long, on ne comprend rien, pas intéressant… et on finit par avoir une idée de ce qui va ou ne va pas.
Personne n’a la vérité sur le film mais une certaine vérité se dégage à la fin et à force.

Ce débat peut avoir cette vertu-là. A condition que tout le monde s’y mette en jouant le jeu.
Alors oui, le Président devra entendre. Ce qu’il proposera ne satisfera personne complètement car il aura tenu compte de tout le monde. Mais l’origine du débat on le connait : l’exaspération. La finalité aussi : les retrouvailles nationales.
Je n’attends pas à ce que tout le monde soit d’accord, et que tout le monde veuille la même chose. J’attends du débat que tout le monde s'exprime avec raison et s’estime entendu. 
On peut avoir des surprises. La démarche elle-même peut révéler de nouvelles demandes. Il faut être ouvert à la surprise. C'est aussi ce qu'on attend de ce type de démarche.

Que tout le monde retrouve confiance dans notre système démocratique. Que tout le monde se dise : on vit dans un pays qui vaut le coup. Et si on n’est pas content on attend la prochaine échéance électorale pour le dire.

Je suis donc d’accord pour donner sa chance à ce Grand Débat.  Pas à Macron. A nous tous.