08 septembre 2018

Le sujet acéphale des réseaux sociaux



 Il y a un nouveau citoyen, une nouvelle entité subjective et sociale qui s’exprime, qui entend, réagit et qui au final vote : les réseaux sociaux.
Cette entité pèse plusieurs centaines de milliers de voix, peut-être plusieurs millions. Assez pour faire basculer les résultats d’un scrutin.
Les réseaux sociaux sont constitués d’individus qui s’expriment et interagissent. La différence avec d’anciennes formes de socialisations, de rencontres hors travail et hors école, c’est que les protagonistes ici s’avancent souvent masqués, derrière l’écran des avatars, et n’engagent pas leurs corps. Le corps est à l’abris de l’écran des smartphones. Même la voix n’est pas engagée, comme elle pouvait l’être avant au téléphone. Il faut dire que la voix c’est aussi le corps. Ainsi seuls les écrits, les écrits courts, les messages, faits de mots ou d’images, nous représentent. Nos corps protégés, nous nous en donnons à cœur joie, c’est-à-dire avec toute la rage que nos corps nous retiennent d’habitude d’exprimer, de peur de les mettre en danger.
Dans la rue on n’insulte pas car on peut se faire casser la gueule. Sur les réseaux sociaux, on n’hésite pas.
Il en résulte un nouveau sujet collectif, né de la mise à distance du corps, donc protégé, sûr de lui, décomplexé.
Cette nouvelle subjectivité a sa psychologie, une psychologie collective comme celle d’une équipe de football qui peut parfois et étrangement se révéler timide ou dépressive.
C’est un sujet sans surmoi et sans rationalité. La raison demande du temps, de la distance et de la logique. Les réseaux sociaux n’offrent ni les uns ni les autres. Les images s’échangent en guise d’arguments et l’émotion créée par des leurres et des trompes l’œil commande les réactions.
Le sujet des réseaux sociaux est celui auquel s’adressent les populistes car il ressemble à leur discours : facile, rapide, hors corps et donc hors réalité.
Le discours populiste c’est ça : arguments faciles, négation du possible, affirmation à outrance de la volonté politique contre tout principe de réalité et donc violence potentielle.

De droite comme de gauche, le nouveau discours populiste est par définition le discours politique qui s’adresse au nouveau sujet des réseaux sociaux.
Ce sujet est facilement manipulable car rétif à la logique et au raisonnement. Non universel, il s’appuie sur des réflexes de foules.
Les « troll factories » ont été créées par les Etats qui ont bien compris que la démocratie est manipulable via ce nouveau sujet : il suffit de le recruter. Et pour cela il suffit de le séduire. Il faut parler sa langue, épouser sa rage, lui offrir protection (les frontières par exemple).

Ce nouveau sujet a pris le pouvoir aux USA, en Grande-Bretagne, en Italie. Il crache son venin partout où il peut s’exprimer.
Il faut lui faire barrage.
Tout abêtissement du discours le servira, toute facilité, toute lâcheté intellectuelle le renforcera.
Lui faire barrage c’est refuser d’en être et favoriser tous les moyens d’échange et d’expression qui échappent à cette structure fielleuse et hors corps qu’est la parole acéphale du réseau dit social.

04 mars 2018

La fin des Lumières


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Il y a eu un débat en philosophie du langage, qui est peut-être encore vif, autour des expressions directement référentielles mais qui réfèrent à quelque chose qui n’existe pas.

Ce débat est né je crois avec les travaux de Bertrand Russel qui contestait à ces expressions le pouvoir de véhiculer une pensée proprement dite, c’est-à-dire évaluable en terme de vérité ou de fausseté.
L’expression « Sherlock Holmes fume la pipe » n’est ni vraie ni fausse car Sherlock Holmes n’existe pas. Dire cela c’est ne véhiculer aucune pensée selon Russel.
Pourtant, nous savons intuitivement que c’est vrai qu’il fume la pipe, du moins dans les livres de Conan Doyle.
Dire du même personnage qu’il a toutes ses molaires n’est pas du même ordre car Doyle n’en parle jamais.
C’est Doyle qui ici définit le domaine de vérité auquel confronter les expressions relatives à ses personnages. En dehors de ce domaine, rien n’est évaluable.

Les romans de Conan Doyle constituent donc une réalité partielle, limitée mais auprès de laquelle nous pouvons dire des choses sur les personnages fictifs, des choses vraies ou fausses. Nous exprimons donc des propositions évaluables.
Que dire de la réalité elle-même ?
Est-ce une immense fiction ou est-ce d’un autre ordre ? Est-ce une fiction infinie dont aucun auteur n’est responsable (si ce n’est le Créateur auquel on peut croire) ou est-ce différent ? Nous ne savons pas tout du monde. Cette connaissance partielle équivaut-elle à la limite que nous fixe un auteur quand il nous offre son monde imaginaire ?

Je pense que l’apport des Lumières a été de décréter que la réalité n’était pas une fiction et que raison et rationalité donnaient les voies d’y accéder.
La réalité est accessible à partir d’une expérience, donc d’une appréhension partielle de ce qui nous est donné, vérifiable auprès des autres et auprès des lois de la pensée, des lois scientifiques et de la logique .

Il est possible que cette différence entre réalité et fiction s’estompe peu à peu à la faveur de la révolution que nous vivons aujourd’hui. La prolifération des fake news, la multiplication des troll-factories, le développement de l’intelligence artificielle risque bien de rendre la réalité aussi peu palpable que la fiction et vice versa, rendre la fiction aussi imparable que la réalité.

Quelle est la différence entre Emmanuel Macron et le Père Noël ?
On peut dire des choses sur Emmanuel Macron qui ne seront pas plus évaluables que de dire du Père Noël qu’il chausse du 42.
Mais Emmanuel Macron, on peut le voir.
Est-ce suffisant ?
Ceux qui ont vu les attentats du 11 septembre sont accusés par les adeptes de la théorie du complot ne pas savoir ce qu’ils ont vus réellement. Ils ont vu quelque chose mais le sens de ce qu’ils ont vu est remis en cause.
Plus les techniques de manipulation des images seront rendues sophistiquée grâce à l’intelligence artificielle plus la notion même de « voir » sera transformée.
On nous rétorquera qu’il sera toujours possible  de voir « directement » avec ses propres yeux.
Pourtant le sens de ce qu’on voit pourra toujours être contesté par la production d’un enregistrement de ce qu’on a vu, enregistrement qui viendra challenger notre propre mémoire. La copie de la réalité par les images conteste sa prééminence à la réalité car les images demeurent alors que la réalité s'évanouit à chaque instant.
Voir ne sera plus suffisant pour croire. Raisonner non plus car l’appréhension de la réalité s’appuie sur l’expérience sensorielle, la mienne ou celle des autres, elle est contestable, manipulables et fragile.

Si l’expérience directe n’est pas une garantie que dire de l’expérience indirecte à l’heure médiatique ?
La rationalité, la comparaison de l’expérience avec les lois scientifiques connues et la possibilité de toujours réfuter une démonstration, toutes ces méthodes dites rationnelles d’évaluation de la réalité vont venir percuter l’emprise toujours plus grande et toujours plus sophistiquée de la fiction.
Bientôt, entre la pipe de Sherlock Holmes et un massacre en Syrie il n’y aura plus de différence car la réalité sera un espace de fiction du même type que celui d’un roman.

Nous allons donc bientôt ne plus jamais croire ce qu’on nous dit, ce qu’on nous montre et même ce que l’on a vu.
Notre rapport à la vérité va être transformé. Les populistes de tout bord l’ont deviné. Il y aura leur vérité, et elle n’aura pas moins de poids que la notre.
Comme on pourra tout dire, on ne pourra plus rien croire.
La nature du pouvoir va changer et il est à craindre que le pouvoir va revenir à ce qu’il était : l’expression de la pure force.
Car les démocraties s’appuient sur la transmission, sur la communication, bref sur la représentation. Cette représentation risque de ne plus avoir aucun poids. Seul le poids de nos corps sera à prendre en compte, nos corps menacés, pris en otage, emprisonnés.

Nous n’aurons accès qu’à nos propres désirs, qu’à nos propres illusions et nous serons pour longtemps aveuglés.

La fin des Lumières nous menace.
La fin des Lumières, c’est la fin de la vérité, la fin de l’universalité, la fin de l’entente.
Platon disait qu’il fallait qu’on s’entende sur les mots sinon c’était la guerre.
La fin des Lumières, c’est probablement la guerre.

Il est possible de résister à ce mouvement. Toute initiative, médiatique, politique, philosophique et même artistique, s’appuyant sur une vision rationnelle du monde est un acte de Résistance majeur.
Simplificateurs, démagogues, idéologues, trolls, vous faites tous partie du même camp. A l’extrême gauche comme à l’extrême droite, de Erdogan à Poutine, de Trump à Mélenchon en passant par Le Pen, vous vous attaquez toujours d'abord à la presse parce malgré tout, malgré ses errements, ses manquements et sa lente dégradation, elle essaie encore d'appartenir au monde des Lumières. 
C’est un combat qui commence. Les lumières se défendront.


18 juin 2017

L'événement

C’était révolution nationale contre révolution libérale.
Les deux propositions étaient effectivement révolutionnaires par rapport à une situation politique française. Quoiqu’en dise une gauche dépitée, le libéralisme n’a jamais été essayé en France. Chirac était quasiment de gauche et Sarkozy n’a jamais osé.
Le choix de la révolution, quelle qu’elle soit, a été évident après l’échec du quinquennat de Hollande et la catastrophe Fillon. Il a fallu une situation politique spécifique à gauche, soit l’élection d’un homme qui n’était pas en cohérence avec son camp, et une situation humaine spécifique à droite, soit la candidature d’un homme qui n’a pas su se retirer à temps après la déconsidération dont il a fait l’objet. Cette concordance laissait la place à l’élan révolutionnaire, c’est à dire la volonté d’essayer autre chose car les idées anciennes, comme les hommes anciens, avaient échoué.
Il faudra donc qu’on se pose la question de savoir pourquoi la révolution sociale (et constitutionnelle) préconisée par Mélenchon n’a pas été concurrentielle. Les idées de gauche, radicales ou non, ont-elle été jetées avec l’eau du bain hollandais, ou le phénomène est-il plus profond ? Je pense que la gauche n’a jamais pensé le nouveau monde. C’est pourquoi elle est souvent menacée d’être conservatrice (sans que ce soit une fatalité). Je pense aussi que le mouvement des insoumis est trop soumis à une personnalité, celle de Mélenchon, qu’on devine instable, parfois exaltée parfois mélancolique, revanchard poète et calculateur, bref, une personnalité de petit père des peuples, penchant vers l’autocrate. L’homme Mélenchon est la chance de la gauche et aussi son impasse.

Donc la révolution libérale a été préférée à la révolution nationale.
Comme toute révolution, elle balaie tout sur son passage.
Que le libéralisme passe par le centre est une bonne chose. Par la droite il risquerait d’être bien plus sauvage, par la gauche, l’expérience de Hollande nous a prouvé qu’il était impossible.
Par le centre on peut penser que les effets négatifs en seront compensés.
On en attend d’abord des résultats, sur le front économique et social (particulièrement celui du chômage).
Si dans les deux ans c’est un succès, cette révolution pourra être challengée à droite comme à gauche. Chacun pourra se débattre dans des problèmes de riches : comment faire mieux, comment faire moins douloureux, comment ajuster.  C’est ce qu’on appelle la concurrence : le produit peut être différent mais le marché est le même.
Si c’est un échec, la majorité démesurée qui la représente à l’assemblée se décomposera, chacun ira soit vers sa droite soit vers sa gauche, les nouveaux députés ne se sentiront pas tenus par la discipline de parti. Car il n’y a pas de parti. Et leur amateurisme servira l’alternance car ils n’auront pas des années de privilèges à préserver. Je redoute donc moins qu'avant cette menace d’une alternance sur l’extrême par rapport à un pouvoir au centre.

Oui Macron est condamné au succès. Après lui ça ne sera pas le déluge (national), pas obligatoirement. Mais la démesure le menace à l’image de sa majorité. Il faut être d’une force surhumaine pour ne pas être dupe de son succès.

28 avril 2017

Lettre à ceux qui sont tentés par l'abstention

J-3 avant le désastre
Le désastre peut s’appeler chez moi Le Pen.
Je le sais, il peut s’appeler chez vous Macron également.

Je m’adresse à ceux qui aujourd’hui affrontent un dilemme terrible que je comprends.
Je le comprends d’autant mieux qu’avant les résultats du premier tour, j’avais déjà réfléchi au dilemme qui pourrait être le mien si Mélenchon était finaliste contre Le Pen. J’aurais eu moi-même à affronter deux perspectives que je jugeais être désastreuses et à choisir l’une des deux.
J’ai écrit (Facebook, mon blog) à l’avance que j’aurais voté Mélenchon.

Avant de vous parler de ce dilemme que vous vivez, je veux vous dire très vite d’où je parle pour que tout soit clair.

Je suis petit fils d’immigrés juifs polonais. Mes grands-parents  paternels étaient communistes.
Je suis enfant d’enfants cachés pendant la guerre.
Je suis petit-fils d’un homme arrêté par la gendarmerie française, livré par eux aux Allemands et mort en déportation dans le camp nazi de Maidanek.
C’est dire les raisons que j’ai de choisir n’importe quel bulletin contre l’extrême droite,  les héritiers de Pétain, les complices de révisionnistes et les partisans de la préférence nationale.
On peut ne pas avoir ces raisons plutôt personnelles, intimes même. On peut aussi estimer que Le Pen, ça n’a rien à voir avec tout ça.

Autre chose : j’ai voté Macron au premier tour. Ça n’était pas pour moi un vote utile ni un vote par défaut. Je pense que les solutions réalistes pour régler les problèmes du chômage, des inégalités sociales et de la nécessaire adaptation à ce monde globalisé qui change si vite, c’est Emmanuel Macron qui les propose.
On peut ne pas partager cette opinion.

On peut avoir l’opinion contraire : Le projet de Macron serait justement ce qui crée de l’inégalité, de la précarité et donc de la violence sociale, et donc du désespoir, et donc nourrirait la tentation de l’extrême-droite. J’entends cette opinion.

Un dernier mot : j’ai dans ma jeunesse fréquenté les trotskistes, les autonomistes bretons (sic), et j’ai toujours voté à gauche, la gauche socialiste.
J’ai toujours pensé que les inégalités sociales sont créées par la société et que c’était donc le devoir de la société que de les compenser, de les aplanir, de les traiter, à l’opposé de la droite qui selon moi jugeait ces inégalités comme naturelles et ainsi qu’on ne pouvait et ne devait rien y faire.
J’ai toujours été partisan de la liberté, liberté d’opinion, de mœurs, et donc la droite de l’ordre moral a toujours été mon adversaire. Dans les années 70 ça voulait dire quelque chose.
Un tout dernier mot : je gagne enfin bien ma vie grâce à mes films, les salaires que je reçois et les droits d’auteur. Personne ne faisait de cinéma dans ma famille. Je n’ai été aidé par personne. J’ai juste été à l’école, au lycée Jacques Decour à Paris, j’ai fait l’IDHEC. Des établissements publics. Et je paie beaucoup d’impôts. Et je men fous.

Je suis clair avec d’où je viens, si ça vous dégoûte déjà, vous pouvez arrêter la lecture de cette lettre que je vous adresse.

J’ai la trouille, je ne vous le cache pas, pour les raisons que vous pouvez comprendre, j’ai l’impression que les nervis du GUD, si Le Pen passe, viendront me chercher, vous chercher, quand ils le souhaiteront, en toute impunité, j’ai l’impression que le pire va recommencer, que ça va être la curée. C’est probablement exagéré, mais personnellement je ne prendrai jamais le risque. Si les sondages me disent que Le Pen va faire 10%, je voterai quand même contre elle.

Aujourd’hui tout le monde se tourne vers vous, car vous semblez avoir le scrutin en main. C’est votre abstention, dit-on, qui pourrait donner une chance à Le Pen de prendre le pouvoir.
Oui on essaie de vous culpabiliser (versant négatif), oui on essaie de vous séduire (versant positif).
Vous estimez que Macron est aussi atroce que Le Pen, et que c’est terrible de devoir choisir entre la peste et le choléra.

Je ne vais pas parler économie. D’abord je ne m’y connais pas obligatoirement mieux que vous. Je pense que personne, même les grands économistes qui ne sont pas d’accord entre eux, personne ne peut affirmer à 100% avoir raison.

Vous seriez dégoûté d’une remise en cause du droit du travail telle que vous l’a laissée entrevoir la loi El Khomry ? Je peux le comprendre. Mais je suis convaincu que vous n’êtes pas moins dégoûté par la préférence nationale.
Vous pensez que la sortie de l’Europe et de l’Euro est une bonne chose ? L’Europe technocrate et financière qui décide pour nous ? Le Pen le pense aussi. Mais elle veut financer les coûts exorbitants d’une telle sortie avec la préférence nationale, la taxe à l’importation et le renvoi des immigrés. Je ne pense pas que vous soyez en phase avec ça.
Je ne crois pas que des considérations économiques puissent apaiser votre dilemme.

Je sais que vous ne voulez pas de Le Pen, mais vous ne voulez pas lui faire barrage en votant pour ce que vous détestez (presque ?) autant.
Le barrage à Le Pen ne vaut pas de se salir les mains, de se compromettre, de céder sur ses idées.

Personnellement, je pense que si. Céder sur ses idées on le fait parfois. Parfois par amour, parfois par simple respect de l’autre.

Il y a une balance à faire et un raisonnement pragmatique et politique.
Balance : Mis à part le programme économique, et donc le choix de répartition sociale que cela implique, que vous mettez dos à dos, il y a d’autres considérations. Et en particulier les considérations sociétales, culturelles, humanistes. Là, concrètement, et au-delà des grands mots, il n’y a pas photo. Avec Macron, les gens ne seront pas stigmatisés, ni pour leur origine, ni pour leur choix de vie amoureuse, ni pour leurs opinions. Macron est peut-être libéral, mais il n’est pas partisan de l’ordre moral, il n’est pas réactionnaire. Vous pensez qu’il a la haine des pauvres ? Des gens qui souffrent ? De ceux qui n’ont pas la chance d’être bien nés, au bon endroit, avec les bons parents ? Je pense que vous lui faites là un procès d’intention injuste en tous les cas excessif. Si c’était le cas, je serais d’accord avec vous pour dire qu’il est un fasciste libéral : détestant le faible, voulant l’empêcher de nuire. La haine du faible, c’est le fascisme. Le faible s’appelle l’immigré, l’étranger, le juif, l’arabe, le pauvre, le miséreux, le crasseux. La haine du faible, c’est la haine de soi, la lâche fuite devant sa propre faiblesse. Macron, ça n’est pas ça. Je devrais dire que Macron, je l’espère, ça n’est pas ça. Le Pen, c’est ça. Un doute d’un coté, une certitude de l’autre.

L’extrême droite au pouvoir, c’est l’interdiction des associations qui ne leur plaisent pas, c’est la réorganisation des bibliothèques municipales afin d’y retirer les livres qui ne leur plaisent pas, c’est la mise au pas graduelle de la presse en privilégiant les fake news et une vérité officielle mensongère. C’est susciter la violence contre eux, les manifestations, pour pouvoir mieux la réprimer et taper sur les opposants. C’est créer cette dialectique : révolution-contre révolution. C’est légitimer la violence politique, policière et parfois militaire en se parant de la défense de l’ordre public contre la violence des réactions que ne manqueront pas de susciter leurs premières décisions.
Macron ça n’est pas (et là, je le sais).

Vous savez tout ça, vous me direz. Inutile de vous le rappeler.
Votre dilemme demeure donc.

Je pense encore une chose. L’Europe a été construite pour éviter que les nations règlent leurs problèmes de gré à gré, deux à deux, face à face. Pour éviter la guerre.
Revenir à cette Europe, c’est réellement prendre le risque de la guerre.
Vous voulez que je vous dise ma trouille ?
La victoire de Le Pen, favorable à la sortie de l’Euro et de l’Europe, va créer une crise financière, en France, en Europe et dans le monde. La France, ça n’est pas l’Amérique. Si la plus puissante économie mondiale peut se permettre d’élire Trump (un gros libéral admiré par Le Pen) et imposer ainsi son choix au monde, la France n’a pas cette puissance et ne peut rien imposer à personne.
Sauf sur le plan moral.
La France peut aujourd’hui être la honte de l’Europe en revenant à ses démons d’autrefois, elle peut être la crainte de l’Europe en la faisant exploser (non pas en la réformant ou en l’améliorant, en la faisant littéralement exploser), ou elle peut de nouveau être le pays qui résiste, un modèle pour tous les autres. Ce choix est aussi le nôtre.
Revenons à ma crainte : La sortie de l’Euro va créer une vraie crise financière et économique. Les nations vont être obligées soit de s’entendre entre elles sans la France, soit de s’entendre entre elles de gré à gré comme avant. Alors oui, la France va nouer des relations bilatérales. Et ça c’est le risque de la guerre.
Oui, ça semble grandiloquent, et je suis peut-être ridicule en disant cela, mais il y a un risque de créer aujourd’hui, par notre vote, par notre abstention, de créer un monde où la guerre est de nouveau possible.

Je ne crois pas que Le Pen et Macron soient le même mal. Même si on pense qu’ils sont tous deux un mal, ça n’est pas le même et ça n’est pas la même intensité.

Vous favoriseriez Le Pen pour accélérer l’alternance de gauche plus tard ? Macron sera également menacé d’une alternance à gauche. Mais attention : l’alternance à Le Pen Ne sera pas seulement la gauche. Ce sera aussi la droite ou le centre. Ce calcul est bien aléatoire.

Alors pourquoi choisir ?

Ne soyez pas la génération qui a permis la victoire de Le Pen. Vous n’êtes pour rien dans son ascension, vous n’êtes pour rien dans sa place aujourd’hui.
Mais vous pouvez aujourd’hui faire quelque chose pour qu’elle n’arrive pas au pouvoir.
Je reprends donc : ne soyez pas la génération qui n’aura pas tout fait pour lui faire barrage. Cette génération là sera historiquement celle de la honte.
Macron ne sera pas votre honte. Il sera ce que vous détestez, ce que vous combattez, et vous pourrez le faire dès les législatives.
Voter pour lui c’est juste ne pas consentir à la victoire de l’extrême droite. Juste cela et rien d’autre.
Macron, pour vous, n’est pas aujourd’hui le nom de l’ultra-libéralisme, de la finance toute puissance, du mépris pour ceux qui souffrent. Non, Macron, pour vous aujourd’hui c’est le nom du NON à Le Pen. C’est tout.

Je le sais, Chirac en 2002 ne vous a pas aidé. Il a été élu avec 80% des voix et n’en a pas tenu compte. Il n’a pas tenu compte que son nom était celui d’un rassemblement. Et j’entends l’argument qui dit : je ne veux plus me faire avoir.
J’aurais envi de répondre : personne ne s’est fait avoir. Personne n’a été dupé au bout du compte. Chirac a été méprisant pour ses électeurs, mais ses électeurs savaient aussi à quoi ils disaient non et à quoi ils ne disaient pas « oui ».

Ai-je seulement éclairé votre dilemme ?
Je sais qu’il est dur. Je sais qu’il est douloureux.
C’est le début d’une période politique compliquée dont vous faites déjà, aujourd’hui, l’expérience.

Je vous salue et j’accueillerai votre choix soit avec joie, gratitude et fierté pour la France, soit avec mélancolie.
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