13 février 2021

La jouissance médiatique des scientifiques

 Ils se sont presque tous faits avoir.

Comme à chaque fois que sévit une crise (catastrophes aéronautiques, climatiques, criminelles) les experts (de la société civile) sont convoqués sur les plateaux de télévision et de radio pour nous expliquer ce qui se passe.

Et en général ça se passe bien. On est content de comprendre, content d’apprendre. Ils ne dissipent pas l’angoisse qui nous submerge (Fukushima, Daesh) mais la circonscrivent, lui donnent un nom et de temps à autres la relativisent.

Ils nous permettent de mieux connaître ce qui nous sidère. On peut dire que leur fonction médiatique est de nous dé-sidérer.


Pour la crise du Covid, ça s’est passé comme ça. Ils sont venus au début, avec leurs spécialités respectives, épidémiologistes, réanimateurs, virologues, urgentistes (ce sont les plus pertinents mais on a eu aussi n’importe qui pourvu qu’il soit médecin) et ont commencé à apporter leur expertise.

Leur expertise en quoi ? On a bien vu que tout se mélangeait et déjà les discours étaient confus.

J’ai vu des urgentistes ou des réanimateurs nous expliquer avec le sourire irritant du sujet supposé savoir que les masques ne servaient à rien, je les ai vus ensuite se retourner contre le gouvernement pour lui reprocher d’avoir tenu le même discours.

Le mélange des genres a dégradé l’expertise.

Tout d’un coup la rigueur scientifique n’était plus de rigueur. Il suffisait de se nommer scientifique pour apporter son éclairage sur une pandémie totalement inédite (parce qu’intervenant dans un nouveau monde globalisé, le monde des réseaux sociaux et des échanges mondiaux). La spécialité de chacun n’avait plus aucune importance.

Mais ces scientifiques étaient invités sur les plateaux, invités à parler, à parler de leurs problèmes, de la situation dégradée qui était la leur, et ils sont venus, pour la bonne cause. 

On peut les comprendre. Ils n’étaient pas formés pour ça, pas aguerris. Ils se sont perdus.

Tant pis pour les néophytes qui ont commencé à se perdre avec eux et à se sidérer un peu plus.


Puis on a affronté l’inévitable : le glissement de fonction, de position, l’effet média sur ceux qui participent à l’information. On a vu venir leur information à eux c’est-à-dire leur mise en forme par les médias, on a vu venir la désinformation.


On a vu cette cohorte de médecins, d’épidémiologistes, de modélisateurs qui se sont bientôt transformés en conseils en gouvernance et gestion de la crise, on a vu leurs paroles éclairantes se transformer en revendications et critiques, dans un domaine qui n’étaient pas du tout le leur.

C’est devenu très ambigu. Les experts ont fini par se présenter en experts de gestion de crise, d’opinion et finalement de peuple.

Évidemment ces experts sont aussi des citoyens, mais pas plus que vous ou moi. Mon opinion n’est pas relayée par les grands médias car elle n’a pas grand intérêt aux yeux de tous. En revanche l’éclairage des experts est intéressant en tant que tel, pas en tant qu’opinion de citoyen.


Certain de ces experts sont aussi politisés, voire engagés. On ne l’a pas vu tout de suite. Leur critique du gouvernement, appuyée sur leur expertise, semblait argumentée, objectives, quand elle était en fait calculée, quand elle participait d’un agenda qui nous échappait.

La bataille des experts est devenue aussi une bataille politique. Masqués par un langage scientifique et médical, les discours étaient politiques et parfois électoraux.


Comme toujours. Ils ont servi d’abord la cause médiatique, c’est-à-dire celle du sensationnel, celle de l’émotion. Et l’émotion négative est toujours la plus forte, sauf au moment de la victoire en coupe du monde de football. Là, l’enthousiasme l’emporte. Sinon, il faut tabler sur la colère et l’angoisse, c’est plus vendeur.

C’est la nature des médias de trouver des auditeurs, spectateurs, de trouver une audience. Certains le font quoi qu’il en coûte. Mais la concurrence n’arrange rien et le quoi qu’il en coûte médiatique est comme un variant qui prend peu à peu la place de tout le reste et aussi de l’éthique.


Personne n’y résiste. La jouissance d’être vu par tous, entendu par tous, est le moteur de la machine. Sans cette jouissance ça ne fonctionnerait pas. 

La célébrité… la publicité… devenir un personnage public : le rêve de chacun (sinon les réseaux sociaux n’auraient pas cette importance).


Je ne parlerai pas ici du comble de tout ça : le populisme médical. C’est la même logique poussée à l’extrême, la même logique qui rencontre l’ego et la frustration. Ça n’est pas joli. 


Les scientifiques ont ici finalement perdu une bataille. Comme tout un chacun qui risque d’y mettre la main, ils ont été mangés, mâchouillés, avalés par la machine.

Ils ont desservi leur cause qui était d’éclairer.

Mais la conséquence est plus importante encore. Ils ont rejoint ceux qui s’étaient abimés avant eux dans la même mer : les politiques.

Leur discours n’est plus aussi audible, n’est plus aussi fiable. On se méfie d’eux. La preuve, non seulement ils ne sont pas d’accord entre eux (comme les politiques), non seulement ils semblent former un espace de connivence (comme les politiques), non seulement ils se trompent (comme les politiques) mais aussi, ils ne savent plus nous mettre en confiance.

Ils se sont déconsidérés faute de nous avoir dé-sidérés.

Les scientifiques sont rentrés dans le rang des pauvres victimes de la machine médiatique. Personne ne peut lui résister. C’est une broyeuse acéphale et sans âme. Elle n’a qu’un algorithme propre qui la met en mouvement. Parfois cela va dans le sens de l’intérêt général, par hasard, mais souvent ça va dans le sens contraire, dans le sens de l’exacerbation des émotions, des colères, des antagonismes, car c’est le fuel de l’intérêt qu’on porte à la représentation du monde.


Les scientifiques - pas tous heureusement mais, hélas, ils sont bien nombreux parmi ceux qui parlent dans les médias - ont rejoint les politiques, d’avoir joui de parler au peuple ils se sont reniés comme les politiques. Sauf que les politiques, leur métier, leur tâche, c’est de représenter et de parler au peuple, de le guider éventuellement. Ce faisant ils restent dans leur domaine. Ils le font bien ou mal, ils sont sanctionnés de toute façon par le peuple sauf s’ils sont assez habiles pour le berner ou assez forts pour le contraindre.

Les scientifiques, eux, ne seront sanctionnés que par une déconsidération de ce qu’ils peuvent apporter. Ils ont raté le coche.

La décision de Macron, si commentée depuis quelques semaines, de dire « non » aux scientifiques, est jugée audacieuse, téméraire. On la qualifie de pari risqué, de quitte ou double.

Dire non à la jouissance des médecins médiatiques qui parlent de ce qu’ils ne connaissent pas (la gouvernance d’un pays en temps de crise) n’est pas un pari risqué. C’est probablement une remise à l’endroit du processus de décision. C’est une réaffirmation du politique non pas sur le scientifique mais sur le médiatique. 


Les leçons de la crise seront nombreuses à devoir être tirées. S’il y en a une que les médecins et scientifiques devraient méditer est celle-là : restez rigoureux, quoi qu’il en coûte. L’exposition médiatique, c’est-à-dire l’adresse au peuple, est le lieu d’un primat de la jouissance sur la rigueur. C’est une situation que vous ne maîtrisez pas. Soyez humbles quand vous devez l’affronter car vous risquez d’être les victimes de votre échec. Et nous avec.




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